samedi 2 juin 2012

Nicaragua (28) La grapa di papa



Léon. Chaleur intenable, vicieuse, sadique. Elle pèse sur les épaules des habitants taciturnes, amères. En plus des duretés de la vie d'ici (vie cruelle, sans rêves), les gens transpirent dès l'aube, montent péniblement la côte sous le soleil méchant. La sueur dégouline, rend aveugle et maladroit, exaspère. Ils serrent les dents.






L'université technique nous a demandé de donner une conférence. Les étudiants nous attendent, assis, serrés sur le sol de la cantine sans murs. Le toit, tôle ondulée bouillante. Deux énormes ventilateurs brassent la chaleur, nous forcent à crier. Je cherche au fond de moi le plus de conviction possible, le plus d'espoir, pour leur en donner un peu. J'ai du mal à y croire, comment pourraient-ils s'en sortir? Je n'en peux plus. Ils applaudiront. Ils sont contents même, posent des tas de questions. Leur université utilise une éolienne, des panneaux solaires. Ils viennent tous en vélo, mais c'est parce qu'ils n'ont pas le choix. Les profs nous invitent pour le repas, eux ont apporté leur déjeûner préparé la veille. La caféteria leur coûte trop chère, pourtant, le repas qu'on nous sert est simple: du riz, des haricots noirs, un morceau d'omelette, un rafraîchissement. Leur vocation est un sacerdoce. Ils en rient eux-mêmes, se moquent de leur acharnement. Il faut que nous connaissions un de leurs collègues, un italien. Roberto est prof ici depuis quelques années. Il est fou d'une danseuse. C'est un communiste, notre âge, il y croit dur comme fer. Il nous invite à profiter d'une chambre vide dans sa vecindad. Le soir, la chaleur tombe à peine. L'ambiance des autres chambres est électrique, la télé couvre les engueulades. Roberto et Léna vivent ensemble. On partage leur repas, ils nous racontent leur amitié rocambolesque avec un curé, on parle de politique, du Nicaragua. Avant Léon, Roberto vivait à Cuba. Chimi y a vécu aussi un peu, alors il cherche ses dernières cigarettes Popular pour les fumer ensemble et la grapa di papa, trésor de son village. Le pays lui manque, mais il rayonne, malgré sa fatigue. Plus tard, au fond du mauvais lit, sous la tôle ondulée qui chauffe, nous rions. Un fou rire interminable et long qui fait encore son effet aujourd'hui. C'est un peu à cause de la grapa di papa. Et aussi parce que finalement si, même au fond de cette vie souvent triste, il y a encore de l'espoir.



1 commentaire:

  1. et bin je pense que c l'article le plus noir que tu ai ecrit....sans esperance....

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